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RADIOHEAD | “Est-ce de l’art ou juste une autre savonnette?”
Au moment où le monde du rock courbe sagement l’échine et rentre dans le rang, Radiohead persiste et signe. Quel groupe de cette envergure ose radicaliser à ce point son propos et sa musique ? Mais ce cri de rage et d’espoir a un prix. Et Thom Yorke reste le plus inquiet des chanteurs...
Recueilli par Philippe Manœuvre


A mesure que le train s’enfonce dans la verdoyante campagne anglaise, le téléphone de la malheureuse attachée de presse ne cesse de crépiter. Et la dame, meurtrie, d’annoncer à l’élite des rock-critics que la durée des entretiens avec Thom a été écourtée. Que l'heure promise devient 50,45,35 minutes. Le tête-à-tête n’en est plus un non plus. Thom sera accompagné d’un membre de l’orchestre, au hasard. La sueur perle sur les fronts des rock-critics. Ces hommes burinés, sauvages et conquérants voient leurs chances d’un bon entretien avec le leader charismatique se réduire comme la proverbiale peau de chagrin. Sacré Thom Yorke ! Définitivement au point, son petit manège...
Oxford. Fiacre jusqu’à une auberge perdue dans la verdure. Cottage life : l'un des éléments clés de la musique de Radiohead. On s’étonne de tomber sur trois Têtes de Radio qui musardent au bar. Quoi, aucun terrier de lapin à visiter avec Alice dans la région ?
En moins de temps qu’il n'en faut pour commander un thé, le contingent français s’est lancé dans un joyeux pile ou face. Un destin mutin nous propulse en pôle position, suivi par les Inrocks, Télérama et Magic.
Thom Yorke et le guitariste Jonny Greenwood se pointent. Thom, camouflé dans un assortiment de tissus baggy cousus ensemble. Jonny, repeignant à moulinets frénétiques cette mèche de jais rebelle qui attirait tant le regard des rockers sur les premières photos. Jonny parlera peu. C’est à la fois son intérêt et notre chance. Au lieu de prendre la parole, il jette donc des coups d'œil éberlués sur son poète dont il déguste les déclarations bouche bée, comme à l’écoute de son petit Jésus personnel. Et c’est vrai que Thom ne parle pas mal...

Rock&Folk : On ne s’est pas revu depuis 1997. Rencontre en Espagne, quinze jours avant la sortie de “OK Computer” et on pouvait sentir l’excitation dans l’air. Tout le monde savait. Ressentez-vous la même émotion ces jours-ci ?
Thom Yorke : J’aimerais le penser (cherchant les mots justes en laissant traîner sa voix). Mais toute cette opération espagnole suintait le coup promo, vous ne trouvez pas ?
Jonny Greenwood : Il y a un buzz indéniable ces jours-ci, mais c’est peut-être le résultat de notre partie de cache-cache avec les médias. Notre prise de maquis. Notre Résistance (rires). Qui sait si ce bruit en est un bon ?

R&F : Etes-vous satisfaits de votre sixième album ?
Thom Yorke : Je ne sais pas. Pour tout vous dire, je n’en sais jamais rien. Parvenu à ce stade, je n'entends plus rien. Quand je mixais, devenant maboule à tenter de terminer dans les temps, j’ai fait un effort d’écoute... rien ressenti. Je n’ai aucune idée de ce que nous délivrons.

R&F : Et encore une fois, ce n’est pas un disque rock...
Thom Yorke : Ah tiens... Je trouve notre album très simple. Assez direct pour mériter le qualificatif. Si. Je considère ce disque comme simple, presque straight, réglo. La structure des chansons est réglo, j’ai maintenu les voix au plancher, j’ai refusé tous les trafics soniques sur la mienne, enfin voilà, c’est mon point de vue.
Jonny Greenwood : C’est vraiment le disque construit autour de la voix de Thom.
Thom Yorke : Ça alors (flatté) ! Merci...
Jonny Greenwood : Serviteur, mais ça sonne bien.

R&F : Jonny, ne partez pas. Où sont les guitares ? On nous promettait un disque plein de guitares comme un Zeppelin et, heu, hum...
Thom Yorke : Tout à fait ! Je passe mon temps à lui demander de jouer des putain de solos !
Jonny Greenwood : Et moi je préfère mon putain de computer, ah ! En fait je joue les solos, je fais de vieux solos blues tout pourris puis je les filtre à fond à l’ordinateur et ça donne des sons total avant-garde...
Thom Yorke : Je déteste les poses des guitaristes, leurs clichés, ces babillages. Il y a des bruits de grattes ici ou là. Sans plus.
Jonny Greenwood : Et puis combien de temps dure un bon solo de guitare ? Dix minutes, non ?

R&F : Choix décisif, vous ne terminez pas sur un grand morceau épique. Pourtant, tout le projet, sa montée en bûcher-spirale vous y autorisait, non ? On se quitte sur “A Wolf At The Door”...
Thom Yorke : Et ba-baille. Oui. C’est voulu.
Jonny Greenwood : Une fois les morceaux enregistrés, ce disque fut un cauchemar à séquencer, articuler, terminer. Il y a eu de sacrés débats entre Thom et moi. C’est le premier album où vous n’aurez pas ce superbe décollage final... On se quitte au beau milieu du maelstrôm.
Thom Yorke : Tout ce qui se passe autour de chez moi, c’est ce qui risque d’attaquer ma famille. Pour moi, l’atmosphère de ce disque est évidente. Nous sommes en pleine tragédie plutôt qu’en comédie.
Jonny Greenwood : Joli, Thom !
Thom Yorke : Ça fait des semaines que je me prépare à la sortir, celle-là... Chaque album a sa phase d’horreur

R&F : Une musique aussi planante entraîne une question, évidente : vous étiez sous l’influence de quoi, pour créer ce cerf-volant sonique ?
Jonny Greenwood : Ouh ! Hiii !
Thom Yorke : On parle pour la France, là ? Parce que chez vous c’est peut-être cool de parler de tout ça mais, dans certains pays, chaque fois qu'on s’arrête pour faire le plein, une équipe de flics fouille le bus de la tournée (rires). Merci !
Jonny Greenwood : On était influencés par les cookies ! Cookies !
Thom Yorke : Absolument. Mais que pourrait-on ajouter d’autre ? Aspirine, caféine, théine. Vous écrivez ce que vous voulez, c’est nous qui nous ferons fouiller.

R&F : Pardon. Dans dix ans, un journaliste de Rock&Folk vous interviewera sur votre œuvre. Il vous demandera comment s’est passé l’enregistrement de “Hail To The Thief”. Que lui raconterez-vous ?
Thom Yorke : Des séances géniales. Très fun. Epuisantes de par le rythme, un morceau par jour, surtout au départ, puis léger ralentissement. Chaque album de Radiohead a été dur à faire. Celui-ci n’a pas été le plus dur.

R&F : Lequel fut le plus difficile ?
Thom Yorke : “Kid A”, pour autant que je me souvienne. Le groupe avait dû se remettre ensemble, tout le monde s’engueulait sur la direction à prendre. Une horreur.
Jonny Greenwood : Chaque album a sa phase d'horreur. On n’y coupe pas. Ce qui est étrange, cette fois-ci, c’est que l’horreur est survenue sur la fin, dans la dernière ligne droite, au moment du mixage.
Thom Yorke : Précisément...
Jonny Greenwood : Pour l’enregistrement, aucun problème. On se dit que dans la mesure où on fait un morceau jour, on est du bon côté du manche. Mais si tu passes cinq jours à mixer, que tu arrives au vendredi avec rien, aucune progression, t’es vraiment fumasse !

R&F : Vous nous racontez ces péripéties comme si vous étiez un jeune groupe débutant. Sûrement, être Radiohead en 2003 accorde quelque privilège...
Thom Yorke : Parlons-en ! Celui de construire son propre studio puis d’être obligé d’émigrer ailleurs parce que le studio est pourri (crise de rire). On l’a fait. Et plus j’y pense, moins j’y comprends quoi que ce soit. Ou alors on cherchait l’excuse pour faire l’école buissonnière...

R&F : Cet été, on vous verra dans de nombreux festivals. Combien de chansons de cet album jouerez-vous ?
Thom Yorke : Un paquet. Presque toutes.
Jonny Greenwood : Pas facile pour certaines...
Thom Yorke : C’est toujours pareil. On joue plein de nouveaux titres jusqu’à mi-concert, puis on invoque les anciens. Qui ont cette tendance à rouiller dans nos cerveaux de vieillards... C’est moi qui reçois les menaces de mort

R&F : Thom, voilà deux ans jour pour jour, vous déclariez à notre confrère Mojo “que Bush soit élu, c’est formidable”. Et vous ajoutiez : “Tout le monde va virer révolutionnaire.”
Thom Yorke : Hé bé... Ça montre à quel point on peut se tromper, non ?

R&F : Souhaitez-vous revoir votre déclaration ?
Thom Yorke : A l’évidence. Cette élection n’a rien apporté de bon. Le truc triste, ce que je ne pouvais deviner, c’est ce qui allait se passer. Le 11 Septembre. Ensuite, les vannes ont explosé : peur, panique, hystérie. Un sénateur démocrate a fait cette remarque : il est stupéfiant de voir à quel point l’administration Bush a retourné la compassion, la bonne volonté et la sympathie générale. Ils sont devenus ivres de guerre, pugnaces, on croirait cette vieille caricature, Oncle Sam marchant avec un énorme marteau de fer et rabattant sur le crâne de tout ce qui ferait mine de s'opposer... Ici, cher ami, je sens les questions qui vous brûlent les lèvres. Je n’ai aucun mérite, je viens de faire un entretien avec Spin, journal US fort politisé. Mais j’ai dû refuser de répondre à la moitié des questions.

R&F : Pourquoi ? lesquelles ?
Thom Yorke : A chaque fois c’est pareil. Vous, vous écrivez les papiers, mais c’est moi qui reçois les menaces de mort. Tout récemment encore...

R&F : Fallait pas l’ouvrir...
Thom Yorke : Je ne suis pas préparé à risquer la vie de ma famille, ou la mienne, pour le bien-être de vos lecteurs ou de ceux de Spin ou de n’importe quel magazine d’ailleurs ! Il y a des livres plein les librairies sur ce qui est en train de se passer, No Logo, Fast Food Nation, vous ne connaissez pas les titres ? Je vous les donne, lisez ces livres, tirez vos propres conclusions. Au début, ça m’a fait rigoler qu’on brûle nos CD au Texas. Depuis quelques jours, beaucoup moins. .

R&F : Tout cela ayant à voir avec votre soudaine décision d’intituler votre album “Hail To The Thief”. Ce “Ave Voleur" n’est autre que le slogan des anti-Bush, anti-G8, anti-Guerre, anti-mondialisation. Un crève-salope 3e millénaire qui va être déposé à quatre millions d’exemplaires dans les bacs à disques de la planète le 10 juin prochain. Beaucoup de fans de prog-rock sont consternés par votre décision (rire général)...
Thom Yorke : On s’en souviendra comme d’un slogan de la période mais, dans une décennie vous verrez, “Ave Voleur” voudra dire autre chose. Ecoutez “2+2 = 5” et découvrez un troisième sens à l’expression Ave Voleur.
Jonny Greenwood : Aujourd’hui, oui, c’est un slogan d’ordre politique, un coup de gueule protestataire. Quand on choisit pareil titre, on s’attend à ce qu’un chimpanzé, quelque part, s’énerve.
Thom Yorke : Ce disque n’est absolument pas politique, non, non et non. En écrivant les textes, j’ai joué tous les bémols de l’ambivalence. A la fin, le titre de l'album a surgi devant moi, soudaine évidence. C’est risqué. On colle ça sur un produit... Est-ce de l’art ou est-ce juste une autre savonnette ? Question. La seule peut-être. Tout art qui se respecte ne peut contenir le moindre message politique, il les transcende tous. Ne me dites pas que ce disque est politique ; nous visons plus profond... L’ai-je bien descendu, Jon-Jon ?
Jonny Greenwood : T’as été super...
Thom Yorke : Merci (modeste), j’ai de l'entraînement.

R&F : Vu les réactions sur Internet et dans une certaine presse tabloïd, vous auriez le droit d’avoir peur...
Thom Yorke : Je claque des dents, réellement. Vous avez vu ce qu’ils ont fait

R&F : Pédophilie ?
Thom Yorke : Plus fort encore : "soupçon de... ”. Reprenez le calendrier : 3D défile contre la guerre avec Alex de Blur et moi. Le lendemain, raid policier chez 3D : on confisque ses ordinateurs. Gros titre : “3D soupçonné de pédophilie’’. Honte, terreur. Trois semaines après, les flics lui rendent son matériel : “Avec nos excuses, finalement, rien. "Votre quotidien en a parlé ?

R&F : Vous pourriez encore changer ce titre (entretien avril 2003—NdA) ?
Thom Yorke : Pas question. Eh merde. Laissez-moi vous révéler un secret

R&F : Ecoutez-vous encore du rock ?
Thom Yorke : Du tout.
Jonny Greenwood : Pas moi, et toi Thom ?
Thom Yorke : Non, je te dis.
Jonny Greenwood : Il écoute Throbbing Gristle, voilà ce qu’il écoute (rires), il m’inquiète...
Thom Yorke : Laissez-moi vous révéler le lourd secret de Throbbing Gristle... Ecoutez... Il faut jouer leurs disques à 45 tours, pas 33. Et soudain, ces longs trucs chiants deviennent superbement efficaces. Parole, ça marche !

R&F : Vous êtes dans une position assez unique. Vous incarnez une sorte de coolitude anti-mondialiste, tel un voyant au milieu des aveugles...
Thom Yorke : C’est ce que je me dis tous les matins en me regardant dans la glace (rires)... Salut, ô voyant !

R&F : Permettez... Vu du public, on a la sensation que vous êtes l’un des rares groupes à avoir fait les choses totalement à sa façon. Sans obéir à EMI ni à personne...
Thom Yorke : Notre maison de disques vit actuellement dans la terreur (Radiohead est en fin de contrat—NdA)... Nous avons eu la chance d’avoir toujours les mêmes gens en face de nous. Une rareté aujourd’hui. Ça a payé.
Jonny Greenwood : Ils savent qu’il faut nous laisser seuls jusqu’à ce que nous demandions leur aide, ou leur avis.
Thom Yorke : Car nous vivons d’intenses périodes de stress. Parfois, dans la vie d’un groupe, il semble que le bateau coule. Que tout se casse la gueule. Mais nous avons de la chance, pure et simple. Il n’y avait aucun plan de base, aucune démarche. On a bouffé de la merde pendant des années, puis il y a eu "OK Computer”, et c’est tout. La musique a tout fait avancer, rien que la musique. A une époque, j’aurais trouvé ringarde toute notion de parcours. Mais tout bien réfléchi, ce fut un putain de boulot interminable. On a eu six mois de vacances après la fin de la tournée Amnesiac. Nos premières en dix ans !

R&F : Le groupe a-t-il été dissous sans que personne le sache ?
Thom Yorke : Non, jamais.

R&F : Nick Kent évoque à votre sujet une tâche quasi impossible. Est-il raisonnable de confier l’avenir du rock à un petit groupe progressif ? Sentez-vous le poids de la responsabilité sur vos frêles épaules ?
Jonny Greenwood : Absolument pas, non !
Thom Yorke : J’adore Nick mais, la seule chose que je sente parfois sur mes épaules, c’est mon jeune fils ! Et puis le poids du rock, c’est quoi ? On n'est pas Status Quo (un temps de rélflexion) ! On est un groupe de jeunes voleurs. On pique partout : années 60, années 90, hop, dans la besace ! En musique, je déplore tout ce qui est mythe et légende. Dès qu’un groupe se planque derrière son mythe, c’est foutu, tout débloque. Certaines personnes refusent certaines émotions...

R&F : Ma fille a quatorze ans. Elle adore Eminem. Hier soir, j’écoutais votre nouvel album. Son unique commentaire : “Papa, c’est déprimant comme musique. ” Réponse ?
Thom Yorke : Vous lui expliquerez qu’il existe des gens dépressifs, déprimés. Moi, par exemple. J’ai toute la déprime du monde dans ma voix. Jonny Greenwood : Il y a un humour très noir en certaines occasions. On ricane, aussi.

R&F : En deux occasions, les chansons sont si hasardeuses, tellement limite qu’elles redonnent du relief au titre suivant Une démarche volontaire ?
Thom Yorke : “The Gloaming” est un peu comme ça. Maintenant moi, quand j’entends “The Gloaming”, je me lève et je danse tout autour de la pièce. Qu’est-ce que j’en sais finalement ? Ce disque a tout une palette d’émotion inscrites en lui. Certaines personnes ne voudront pas être confrontées à certaines émotions. Encore une fois : qu’y pouvons-nous ? “Go To Sleep” est une chanson d’un optimisme total, mais le texte parle d’un quidam vidé de toute énergie.

R&F : Vos fans seraient-ils les nouveaux Deadheads, poursuivant la tradition des frappés de Grateful Dead qui suivaient leur groupe de disque en tournée, les yeux fermés ?
Thom Yorke : Hé-hé... Une anecdote. La première fois où je suis allé en Amérique, j’avais 14 ans. Mon grand copain était un type de 20 ans qui était un Deadhead. Il avait des centaines de cassettes de concerts du Dead soigneusement rangées dans sa chambre !
Jonny Greenwood : Et moi, j’ai vu le Dead ! J’ai vu le Dead en concert à San Francisco avant Neil Young, ils étaient bons !
Thom Yorke : Mais bizarres aussi...
Jonny Greenwood : On aurait dit des putain de vieux savants fous, très amicaux, mais on les aurait pas invités pour Noël à la maison, on sentait qu’ils auraient tout de suite fait des trucs embarrassants. Mais quelle éclate en concert ! Un chaos foutrai et tous les Deadheads de San Francisco étaient là, tétanisés, tous ces vieux dingues sixties... On parle d’un autre monde.
Thom Yorke : N'empêche, si on finit comme ça, je serais foutrement content. ★

CD "Hail To The Thief” (Parlophone/ EMI)
RADIOHEAD | 2-LE CONCERT
En plein fief de U2, Radiohead entamait une tournée des clubs. Capté le deuxième soir, le groupe mélange avec une rare cohésion hymnes dépressifs à guitares et tumultes électroniques : le public boit les paroles de Thom Yorke.
Basile Farkas


18 MAI, OLYMPIA THEATRE (DUBLIN, IRLANDE)
Le coup du chapiteau, les arènes antiques à la Pink Floyd, les vieux théâtres italiens, la tournée hispano-portugaise : ces trois dernières années, Radiohead a investi quantité d’endroits spectaculaires mais quasiment négligé le Royaume-Uni, préférant aller jouer au soleil. Dublin, dimanche soir, météo schizophrène. Deuxième show d'une tournée des petites salles, la première ici en six ans. Sept concerts, de Dublin à Londres, dont les places se sont vendues en moins de temps qu’il ne faut pour dire “l’Irlande aussi est passée à l’euro”. Presque aussi réglementée que son homonyme française, l’Olympia (1200 personnes) est une vénérable salle à un étage. La fosse est minuscule, coupée en deux par une barrière, les fans munis de bracelets bénéficient des meilleures places. Dans les gradins au dénivelé impressionnant les places sont numérotées. Pas le lieu idéal pour un concert de, heu, rock.

Suicide au monoxyde de carbone
21 heures. Le groupe arrive, tous sont habillés en blanc sauf Jonny Greenwood et Ed O’Brien. Après une prévisible ovation, ils entament “There There”. Les deux guitaristes épaulent Phil Selway en tapant chacun sur deux tambours. Colin Greenwood fait tranquillement ronronner sa Précision Bass. Rythmique tribale, à Thom Yorke de se charger du reste. Sa voix sonne cristalline, ses gratouillis de guitare vénéneux. A mi-course le morceau décolle, Jonny empoigne sa Telecaster et lâche un solo tordu. Grosse claque, ce single extrait du nouvel album, peu évident a priori, prend ici une ampleur terrifiante. “2+2=5” ensuite, dans une version totalement convaincante. Après un début limpide, la partie finale n'est que frénésie et Thom Yorke un lutin épileptique (crédible en Irlande). Passage en territoire connu avec “The National Anthem” et “Morning Bell”, deux chansons idéales pour conduire la nuit, ici rondement menées. “Scatterbrain” maintenant, nouveauté atmosphérique un brin ennuyeuse, ici transcendée. Surprise, le groupe se lance dans une version de “Kid A”, morceau totalement électronique rarement entendu live et pour le coup interprété avec de vrais instruments, le leitmotiv de balafon synthétique étant joué au piano. Voici “Go To Sleep”, une chanson aux guitares bien sinueuses. Jonny allume son poste radio passé dans ses effets psychédéliques : c’est “Climbing Up The Walls” dans une version très fidèle, c’est-à-dire apocalyptique. “Backdrifts” s’apparente à du Bjôrk mais s’avère cent fois plus humaine, prouesse pour un morceau où le batteur se contente d’appuyer sur des boutons. Durant l’émouvant “Sail To The Moon”, ballade plaintive, pas de doute, on sait qui est le chef : Thom, voûté sur son piano droit, a l’air de donner ses instructions aux quatre autres. L’électronique “Sit Down. Stand Up” débute en douceur puis tourne progressivement au chaos dance complet, Thom scandant adlib sa prophétie : "Gouttes de pluie! Gouttes de pluie!" Puis un incontournable d’ “OK Computer”, le mélodieux “No Surprises”. Ed assure la deuxième voix presque aussi bien que le patron, les deux timbres s’entrelacent magnifiquement pour chanter des trucs comme “une si jolie maison, un charmant jardin", constatant ensuite la désespérance de sa vie stérile (au final le narrateur se suicide au monoxyde de carbone). On pense : c’est vrai que le groupe d’Oxford est parfois pessimiste. La suivante, la face B “Talk Show Host” commence très soul jusqu’à ce que Jonny passe une fois encore de la guitare aux claviers et gâche le morceau avec des accords douteux (aidé par O’Brien et sa wah-wah). “Where I End And You Begin” a l’avantage de mieux passer live, son côté électronique froid étant compensé par le fait qu’il s'agît d’une excellente chanson.

La maladie des lapins aux yeux rouges
Thom chante dans un micro sans fil, ce qui ne lui ressemble pas. Profitons de cette version parfaite de “Paranoid Android” pour rappeler qu’il s’agît sans doute de la meilleure chanson du groupe, quatre chefs-d’œuvre en un. Jonny branche sa boîte à rythmes grosse comme une cabine téléphonique et lance “Idioteque”, taré comme du Aphex Twin mais composé comme du Beatles. Et Yorke recommence son numéro. “Everything In Ifs Right Place” termine toujours la première tranche du concert. Des machines, encore des machines. Mais vraiment, tout est parfaitement en place pour Radiohead. Premier rappel, le correct “I Might Be Wrong” et son riff blues en open tuning. Puis “We Suck Young Blood”, lente chanson plaintive au piano. Le disque est censé ne sortir que dans une vingtaine de jours, or le public reproduit parfaitement les lents claps du disque. Chanson suivante, “Myxomatosis” : ligne de basse saturée genre film d’horreur et Thom chantant qu’il a la maladie des lapins aux yeux rouges — ce qui nous paraît une nouvelle fois crédible. Le premier rappel se conclut par “Street Spirit”, classique de “The Bends” que le public Irlandais n’a nullement honte de chanter. Le groupe parti, les gens crient : “We wantmore /"Et les revoilà pour “Fake Plastic Trees” qui prend au ventre avec son puissant refrain. La dernière chanson du set a ce soir une portée toute particulière. “How To Disappear Completly” est ce que Radiohead a fait de plus onirique, un titre ternaire et cotonneux porté par les ondes Martenot de Greenwood. Thom entonne les premiers vers, dont le fameux (à condition d’être Irlandais ou connaisseur du groupe) "I float down the Liffey". La Liffey, c’est la rivière verdâtre qui traverse Dublin. Cris de la foule au bord des larmes et salut du groupe. Le quintette a ce soir joué quasiment tout son sixième album, peu d’anciens titres. Un set radieux, d’autant qu’on craignait que certains extraits de “Hail To The Thief” sonnent un rien faiblards. Nenni, ils ont simplement pris une ampleur tellurique. Thom a fait des progrès remarquables quant à la justesse vocale et le groupe paraît plus cohérent que jamais. ★